Anoushka Shankar @ Paris 08 novembre 2011

Anoushka Shankar est de retour en France pour présenter son nouvel album « Traveller », fruit du métissage entre la musique hindoustanie et le flamenco gitan. Une seule date en France*, à La Cigale à Paris. La petite salle affiche complet…

Un soir, en pleine semaine, à Paris ? Oui mais c’est Anoushka… la plus belle femme du monde (après la mienne) ! Je pose une demi-journée de congés, je réserve une chambre d’hôtel, des billets de train (ça tombe pendant des grèves, comme,d’hab…) et cerise sur le gâteau: j’ai décroché une accréditation photo !
La Cigale affiche complet, mais le public parisien n’est pas ce qui se fait de plus ponctuel, si bien que lorsque le concert commence, ça se presse, se bouscule, s’invective sans aucun respect pour la musique malgré les efforts des ouvreuses… Et c’est d’autant plus honteux parce qu’Anoushka commence par mon morceau préféré de « Traveller »: il s’agit de « Bhairavi », qui n’a rien d’espagnol pour le coup. D’ailleurs Anoushka commence seule sur scène, accompagnée par Kenji Ota au tanpura et le percussionniste Pirashanna Thevarajah qui joue du Mridanga, une sorte de tabla double face. Bhairavi est un raag court d’une dizaine de minutes, dans une forme de musique indienne à laquelle Anoushka nous a habitué depuis « Rise »: la construction, les formes, les règles de la musique classique hindoustanie, format court. Et les émotions que procurent ce raag témoignent d’une merveille de composition et d’interprétation qui envoûte la salle.

Le reste du groupe entre en scène pour le second morceau: Ramon Porrina, assis sur son cajun, Sanjeev Shankar au Shehnai, une flûte de l’Ouest de l’Inde, Alvaro Antona à la guitare Flamenco et la chanteuse Sandra Carrasco. Un groupe très hétérogène donc, mais l’alchimie est vraiment réussie. Ils jouent « Inside Me », qui n’est pas vraiment le meilleur morceau de « Traveller » avant d’enchainer sur le plus traditionnel « ISHQ ».
Même si Anoushka est la « star », son humilité et ses regards envers ses musiciens leur rendent honneur. Les rythmes flamenco combinés aux rythmes indiens donnent envie de battre la mesure, et Ramon & Pirashanna y mettent du cœur.

Entre chaque morceau, Anoushka ré-accorde son sitar: les dix cordes sympathiques qui résonnent en fonction de la note jouée doivent aussi être ré-accordées si elle change les cordes principales, donc ça prend un peu de temps.
Elle descend dans les graves pour « Si No Puedo Verla », et Sandra reprend admirablement une partie qu’elle ne chante pas sur l’album, c’est ça rend encore mieux que l’original.
On enchaîne avec une composition d’Anoushka : « Dancing In Madness » qui laisse le loisir aux percussionnistes de se lâcher. Sur l’album, on entend les bruits de pas d’un danseur, qui est ici remplacé par le sargam de Pirashanna: c’est une technique qui consiste à chanter le nom des temps en rythme: ici il joue en duo avec lui même en jouant ensuite ces notes, se répondant à l’oral et en mesure. Le public apprécie cette démonstration de force et applaudit avec enthousiasme, devant des musiciens sourires aux lèvres.

Anoushka annonce qu’il vont jouer un dernier morceau avant l’entracte, il s’agit du raag « Kirwani », qu’elle avait enregistré a l’âge de 17 ans sur son premier album.
Après une pause de 20 minutes, les musiciens reviennent sur scène pour une interprétation de « Boy meets Girl » version longue, et encore meilleurs que sur l’album : co-écrit avec Pepe Habichuela, le Jimi Hendrix du flamenco, c’est un morceau sous la forme d’un dialogue entre la guitare flamenco d’Alvaro et le sitar d’Anoushka. Là ou le morceau va plus loin en live c’est que Sanjeev  y apporte son Shehnai, prolongeant l’histoire de la chanson d’une façon qui  fait étrangement penser au fait qu’Anoushka est une jeune maman… Sans compter que les percussionnistes eux aussi apportent leur touche dans un final qui respire le bonheur. Je veux un live de cette tournée tant cette version surpasse la version album…

Le groupe reste dans une ambiance calme avec le très doux « Lola’s Lullaby », petite composition entre le sitar et le shehnai, très aérien, puis ils enchaînent sur « Casi uno », qui marque le retour sur scène de Sandra. Peut-être le meilleur mélange indo-espagnol de « Traveller ». Superbe mélodie, un canevas de sons soigneusement brodé, et le chant typiquement flamenco, très intense. Même si je ne suis pas un fan de ce genre de chant, je ne suis pas resté insensible à la voix de Sandra Carrasco, qui enchaîne sur « Kanya », un morceau plus nerveux, plus rapide, au chant plus orientalisant. L’intensité monte progressivement avant que le sitar ne calme le jeu, la voix le rejoint et on a droit à un magnifique final très coloré.

On reste dans « Traveller » avec cette fois « Buleria Con Ricardo », qui sur l’album un duel entre un sitar et un piano qui se la joue flamenco, arbitré par le Mribani et les clappements de mains de Sandra et Ramon. Ici, la piano est remplacé par la guitare, ce qui rend plutôt bien. C’est un morceau vraiment dans l’esprit flamenco, très sanguin. La virtuosité d’Anoushka rivalise aisément avec celle d’Alvaro.

Ils jouent la chanson titre de l’album « Traveller », ou Ramon étincelle sur son Cajun. Pirashanna délaisse son Mribani pour jouer d’une sorte de guimbarde qui apporte une touche originale à ce morceau. Chaque musicien aura droit à sa présentation et son petit solo. Très bonne ambiance, le public les applaudi à leur juste valeur. Mais à l’issue de ce morceau, Anoushka annonce le dernier morceau, le raag « Jog » au cours duquel chaque musicien aura encore une fois l’occasion de faire montre de leur talents, cette fois en « petit comité indien ». Ce raag a une construction particulière, il commence très rapidement et se termine calmement, alors que d’ordinaire, l’alap débute de morceau. Comme il est de coutume, les percussionniste ont leur moment de gloire: Anoushka et Sanjeev délaissent leurs instruments, se tournent vers les percussionniste, et battent la mesure à la mode indienne – c’est compliqué, je ne rentrerais pas dans les détails – et ceux ci-improvisent, tout en restent dans le cadre du taal (le « tempo »): Ramon s’en tire excessivement bien, surprenant le reste du groupe, Anoushka éclatant même de rire devant ses audaces, et Pirashanna n’est pas en reste avec son mribani qu’il maîtrise du bout des doigts, jouant avec les contretemps, allant jusqu’à bluffer le public et Anoushka…
Standing ovation pour Anoushka Shankar et son groupe, leur enthousiasme transparait derrière le sérieux de la musique hindoustanie, et c’est beau.

Et ils ne se font pas désirer longtemps avant de revenir pour un court raag « Yaman Manj », prolongeant encore quelques minutes ces instants de grâce. Je crois que c’est à ce moment là que j’ai réalisé avoir vécu mon meilleur concert de l’année jusqu’ici, et pourtant les challengers, dans des styles différents, ne manquent pas.
Et histoire d’en remettre une couche, alors que les techniciens avaient déjà entrepris d’investir la scène, Anoushka revient une dernière fois pour un dernier morceau que je n’ai pas pu identifier… La plus belle femme du monde (après la mienne) en plus d’être virtuose, est généreuse !
Et ce n’est pas tout ! Un quart d’heure après, toute de noir vêtue, cheveux attachés, c’est avec un immense sourire et n’hésitant pas à échanger quelques mots avec ses admirateurs qu’elle viendra dédicacer son album… cette femme est parfaite !

Un concert exceptionnel, et les spectateurs présents ce soir ne s’y sont pas trompés. Anoushka Shankar fait honneur à sa légendaire famille avec « Traveller », continuant l’exploration de la musique indienne à la façon de son père, la démocratisant d’une façon différente, mais toujours avec talent. Même si son album précédent et ses égarements pop m’avait fait peur, même si le concept de flamenco indien m’avait laissé sceptique, on ne peut qu’être rassuré à l’écoute de cet album, et conquis après avoir vu ce formidable groupe se produire sur la scène de la Cigale. Merci Anoushka & co !

Un très grand merci à Florent pour cette accréditation photo, sans laquelle je n’aurais pas pu illustrer cet article !

*j’ai appris le lendemain qu’il y avait en fait une autre date en France, à Grande-Synthe, près de Dunkerque… et j’ai loupé ça !

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