Sigur Ros @ l’Olympia 06 juillet 2006

Après un périple à pied dans Paris (Boulevard des Capucines – Notre Dame de Paris – Boulevard Saint Michel – Tour Eiffel – Olympia), on arrive devant l’Olympia, avec la fameuse façade avec le concert du jour : Amiina & Sigur Ros. Deux groupes de rock lyrique islandais.

Les Sigur Ros ont sorti leur 4ème album, et commencent à être connus: le groupe est composé de Jónsi Birgisson, chanteur à la voix de falsetto qui joue de la guitare électrique… avec un archet de violoncelle. Kjartan Sveinsson, principal compositeur du groupe, est aux claviers et aux flûtes, Georg Holm est le bassiste et Orri Páll Dýrason est le batteur.

Amiina est leur alter ego féminin: ce quatuor est composé de trois violonistes et une violoncelliste, mais elles ne jouent pas que de ça, loin de là, on y reviendra.

Après une fouille et la séquestration du bouchon de notre bouteille d’eau de terroriste, on entre enfin dans cette salle mythique. C’est vraiment somptueux. Une charmante ouvreuse nous place: nous sommes à droite de la scène, dans la mezzanine, au premier rang, idéalement placés. La salle se remplit peu à peu, surtout la fosse d’où s’élèvent des fumées diverses.

Vers 20h00, alors que la moitié des sièges de la mezzanine sont encore vides, les lumières s’éteignent et les filles d’Amiina entrent sur scène. Elles s’assoient en demi-cercle et entament un morceau avec 3 violons et un violoncelle… mais peu après, l’une d’elle se lève, et s’approche de l’élément au centre de la scène : une table de salle à manger, jonchée d’instruments aussi divers et variés tel que des xylophones, des petites cloches de jouets pour enfant, des verres en cristal, un imac et d’autres ustensiles non identifiés…Elle joue un rythme sur un xylophone, pendant qu’une autre violoniste délaisse son instrument pour s’approcher d’un clavier à gauche de la scène… et leur musique se construit au fur et à mesure, avec une impression de hasard savamment orchestré. C’est tout simplement génial, l’association de l’émotion suscitée par les cordes avec l’ambiance onirico-enfantine des jouets et des xylophones nous emmène ailleurs, dans une sorte de nostalgie heureuse.

Sur un des morceaux, deux des filles jouent des percussions sur des petites cloches d’un jouet: à elles deux elles jouaient une seule mélodie, dans une chorégraphie de baguettes entrecroisées. C’est magnifique à voir autant qu’à entendre.
Ces 4 filles enchaînent les morceaux, et font intervenir des instruments plus traditionnels comme une guitare classique ou un harmonium, mais aussi des instruments étranges comme… la scie musicale ! Etant un grand fan de cet “instrument” je suis assez content de voir un “solo” de scie !

Avant le dernier morceau, le public applaudit Amiina comme elles le méritent, mais à voir leur réaction, elles n’ont pas l’habitude d’avoir autant de succès auprès d’un public aussi enthousiaste : alors que les applaudissements ne s’arrêtent pas, elles éclatent toute les quatre en pleurs, et ne savent plus ou se mettre. Ce qui n’a d’autre effet que de faire redoubler les applaudissements! C’est un moment magique. Quand il y a un semblant d’accalmie, la joueuse de scie musicale prend son courage à deux mains et essaye de nous remercier, dans un anglais teinté d’un fort accent islandais et entrecoupé de sanglots et de fou rire. Après une dernière salve d’applaudissements, elles entament un dernier morceau, plus électro et plus rythmé, avec chacune leur tour un solo de scie, d’harmonium, de xylophone et hélas, elle s’arrêtent et repartent en coulisses sous un tonnerre d’applaudissements.

Verdict de cette première partie : c’est assez rare de voir une première partie aussi intéressante, et on patienterait bien un peu plus pour voir Sigur Ros si elles pouvaient nous jouer encore quelques morceaux. Mais ce n’est pas le cas et on attend donc Sigur Ros, pendant qu’une immense toile blanche est dépliée pour masquer la scène. Les derniers spectateurs arrivent tranquillement, ils ont loupé Amiina mais tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à être à l’heure.

Quand les lumières s’éteignent, et que les premières notes du début de leur dernier album se font entendre, le rideau blanc reste en place et sert d’écran de projection d’animations, qui deviennent de moins en moins opaques. En transparence on aperçoit les musiciens qui prennent place, et lorsqu’ils commencent à jouer, les projecteurs derrière eux font des ombres immenses et mélangées sur la toile, c’est assez difficile à expliquer mais superbe à voir. La batterie est très puissante, couplée à une basse vrombissante et à la guitare de Jónsi, qui arrive à tirer un son à la fois puissant et fluide, là encore, les mots me manquent.

Et lorsqu’il se met à chanter…
C’est là qu’on réalise son talent. J’en ai la chair de poule. Autant sur les albums studio sa voix fluette est précise, évocatrice et puissante, autant dans les conditions d’un live on est en droit de craindre que ce ne soit pas aussi bon qu’en studio. Et on peut se rendre compte ce soir que c’est loin d’être le cas: sa voix est aussi bonne qu’en studio, voire meilleure sur certains passages, c’est à couper le souffle. Ca se voit à sa manière de chanter, la bouche étirée, la gorge contractée, le front plissé, à tel point qu’on se demande comment il fait pour ne pas avoir de migraine à tirer sur sa voix de cette façon. Fermons la parenthèse et revenons sur « Glósóli » (unique rayonnement), le premier morceau, dont la construction en crescendo nous montre à quel point le batteur est doué, dans son jeu furieusement précis.

Une fois l’apothéose de ce morceau d’introduction pour le moins intense terminée, le rideau s’ouvre enfin et nous découvrons Sigur Ros à visage découvert. A gauche de la scène, il y a Kjartan, entouré de ses claviers, ensuite au centre Jónsi, avec derrière lui l’estrade d’Amina, à leur droite Georg et enfin presque dans l’angle mort pour nous, Orri derrière sa batterie. Le seul élément regrettable de ce concert sont les spots qui éclairent Jónsi de bas en haut, et juste en face de nous, donc on est pas mal éblouis. D’un autre côté cela ajoute à l’ambiance irréelle du chanteur à la forme éthérée et à la voix venue d’ailleurs…

Rejoint par une section de cuivres, ils entament un morceau de leur second album « Ný Batterí » (piles neuves) qui commence par un maelström de sons sortant des cordes martyrisées par l’archet de Jónsi, avant de continuer sur une mélodie plus calme, entrecoupée de refrains littéralement matraqués à la batterie par Orri, qui ressemble étrangement à un forgeron sur son enclume, en marquant de deux coups de tom grave couplés à la grosse caisse cette cassure dans le morceau. Un morceau énorme en live, qui résume à lui seul toute l’alchimie de Sigur Ros: la voix aiguë de Jónsi perdue quelque part au milieu de sons étranges, les percussions puissantes d’Orri, le rythme inébranlable maintenu par Georg, et la mélodie discrète mais efficace de Kjartan.

Ils enchaînent sur le dernier single tiré de leur dernier album : « Sæglópur» (perdu en mer) : Jónsi délaisse sa guitare, tout comme Georg délaisse sa basse (ainsi qu’une fille d’Amiina si je me souviens bien) pour commencer le morceau au xylophone. Le schéma du groupe nomade d’Amiina se retrouve chez ce qu’on pourrait appeler leurs grands frères qui retournent progressivement à leurs instruments respectifs, avant de nous livrer un final simple, uniquement avec les claviers, les cordes et bien sur la voix de Jónsi, le tout baignant dans une lumière bleutée reposante (et pas uniquement parce que le projecteur en face de nous était éteint…)

S’ensuit une chanson plus ancienne, qu’ils jouent depuis longtemps en live bien qu’elle ne soit apparue que sur leur dernier album: il s’agit de « Gong » couplée avec « Andvari » (zéphyr). Orri et Georg emmènent le groupe sur un rythme syncopé sur lequel viennent se greffer les cordes Amiina, un arpège de Kjartan et bien sur Jónsi, avec sa voix poussée dans ses extrêmes jusqu’au milieu du morceau, ou tout le monde se calme, et Jónsi guide ses amis avec un petit arpège joué à la guitare, et sans archet cette fois si. Cette fin de morceau est ce qui fait sa force, la première partie étant très rapide, le contraste avec la seconde est excellent. Orri prend une cymbale qu’il pose sur sa caisse claire, et joue avec des brosses, calmement, le jeu émouvant d’Amiina achève de nous emmener ailleurs, on se surprend à sécher une larme au coin de l’oeil. Difficile de dire si c’est le meilleur moment du concert tellement ils étaient nombreux.

On revint sur terre avec « Hoppípolla – Með blóðnasir » (sauter dans les flaques – je saigne du nez), précédent single, d’une écoute beaucoup plus abordable aux néophytes du groupe, mais – chose assez rare pour être précisée – toujours aussi agréable aux oreilles habituées au son de Sigur Ros. Tout le groupe fait les “oé oé” en choeur sur la fin, il me semble même en entendre venant du public, très beau moment, que j’associe pour ma part avec le superbe clip qu’ils en ont tiré, et dont quelques images étaient projetées en arrière plan: le clip montre une bande de vieillards embêter des jeunes, faire des farces de gamins, sauter dans des flaques de boue, faire la guerre avec des épées en bois à une autre bande de vieux, sous les regards courroucés des enfants… Le message est clair : ne perdons pas nos âmes d’enfants

Les bruitages “bruités” de “Sé Lest” (je vois un train) se font entendre, avant que les xylophonistes de service (sans doute Jónsi et Georg, mais honnêtement je ne sais plus) entament cette mélodie dans une ambiance très “berceuse” : nous sommes pratiquement plongés dans le noir, scène comprise, seules de petites étoiles blanches sont visibles. Encore un moment à très fort pouvoir nostalgique, le xylophone et les violons d’Amiina créant une ambiance que chacun associe à sa façon, comme c’était l’intention de Sigur Ros, qui font de la musique dans une langue inconnue (le « hopelandic ») pour que chacun puisse associer ses propres images avec leur musique. Mission accomplie en ce qui me concerne. La fin du morceau surprend : les cuivres sortent d’une extrémité de la scène, habillés en uniforme rouges, et traversent la scène dans une démarche rigide de marionnettes, le tout sur un petit air de fanfare…. très étrange, mais terriblement bon.

Jónsi se met ensuite au piano, et joue les premières notes de “Viðrar Vel Til Loftárása” (beau temps pour une attaque aérienne), une de mes chansons préférées en studio, très particulière, une ambiance très triste (du moins c’est comme ça que je le ressent), Jónsi passe ensuite à sa guitare électrique, prenant le temps de nous emmener ailleurs, sans chant, prenant le temps de construire un Morceau de Musique, avec deux M majuscules. Quand le chant s’élève enfin, la musique nous a déjà emmené bien loin, Jónsi nous prend par la main pour aller encore plus loin, jusqu’au coup de génie : silence. Tout le monde s’arrête en même temps sur la scène, Jónsi reste accroché à son micro, fixant la salle. Au fond de la fosse, un groupe de personnes commencent à applaudir, tout de suite couvertes par les “chut” furieux du reste de la salle. C’est peut être le meilleur moment du concert pour moi : une assemblée de gens réceptifs, respectueux d’une musique à laquelle ils sont sensibles, des intentions d’un groupe, et surtout ce silence qui dure 26 secondes. Un silence total et complet, dont Sigur Ros nous rappelle la beauté. Et ils enchaînent, comme si ce silence n’avait jamais eu lieu, sous un tonnerre d’applaudissements.

Sans même nous laisser le temps de sécher nos larmes, ils entament « Olsen Olsen », avec sa ligne de basse caractéristique. Jónsi enregistre sa voix sur un sampler au début, qui est jouée ensuite en écho lointain. Les cuivres font des merveilles sur ce morceau. Un des plus beaux au niveau du chant de Jónsi.

Ils enchaînent sur « Svo hljótt » (si calme), je suis un peu déçu qu’ils ne jouent pas « Haffsol », qui était joué avant ce morceau sur d’autres concerts. Là encore les Sigur Ros prennent le temps de construire une ambiance, avec un démarrage au piano, calmement, suivi par la voix de Jónsi, les cordes d’Amiina, les instruments plus électriques avec Georg, Orri et la guitare de Jónsi, de plus en plus bruyants, Orri gère encore une fois un rescendo

magnifique et puissant, et tout redevient plus calme. Ca bouge sur scène pendant ce temps, on apporte le petit harmonium utilisé par Amiina pendant la première partie, la grande silhouette dégingandée de Jónsi s’y installe, Orri se met au xylophone, les cuivres se mettent en rond autour de l’harmonium…et Jónsi commence « Heysátan » (la meule de foin) : un des morceaux les plus lents, et surtout un des plus tristes de Sigur Ros. La encore c’est ma perception du morceau. Toutes les lumières s’éteignent, seuls quelques spots jaunes scintillent plus ou moins au rythme des notes, imitant l’éclairage aux bougies. Tout le monde est resserré sur scène, ambiance feu de camp, pendant que Jónsi nous livre une fois de plus une superbe prestation. Le public est conquis, et c’est sous un rugissement d’applaudissements que les Sigur Ros repartent en coulisses, car oui, c’est malheureusement déjà terminé.
Ils se font désirer pour le rappel, mais ils reviennent enfin. Jónsi attrape sa guitare et son archer, Kjartan prend aussi une guitare, Orri empoigne ses baguettes, Amiina et les cuivres sont présents en arrière plan, et Georg et Kjartan entament les premières notes de leur chef d’œuvre « Popplagið » (la chanson pop), alors que le rideau blanc se ferme ! Oui ils vont jouer le dernier morceau cachés… Et c’est parti pour 10 minutes de crescendo à côté duquel les précédentes montées en puissance paraissent bien faibles. Les projections épileptiques sur l’écran sont de plus en plus rapides, comme par exemple une tour de contrôle qui tourne à une vitesse impossible.

Mais le coup de génie de ce final c’est sans aucun doute les projections des ombres du groupe. Orri apparaît en gros au dessus des autres, l’ombre de Jónsi se découpe au centre, et on aperçoit tout de même la scène en transparence par moments, selon les éclairages. A chaque palier on croit avoir atteint le maximum, et Jónsi balaye sa guitare avec son archet de plus belle, sa grande silhouette voûtée enveloppant sa guitare. Orri, véritable orfèvre sur ce morceau, se déchaîne, frappant les peaux de sa batterie de plus en plus fort, sur un rythme lent, entêtant, jusqu’à la libération où il laisse exploser les sons. Ils jouent, fort, très fort, j’en ai le souffle coupé, mais c’est bon, très très bon !
Et ils se retirent un par un, Jónsi laisse tomber sa guitare toujours vrombissante au sol, Georg fait de même avec sa basse, les sons rugissent toujours alors qu’il n’y a plus personne sur scène. Tout le monde est débout pour applaudir ce morceau de bravoure, et tout les musiciens sans exception reviennent sur scène, marchant l’un derrière l’autre, occupant tout le devant de le scène, tous bras en l’air en train de nous applaudir. Les Sigur Ros ne sont pas au centre, mais tout le monde se met au hasard sur la scène ; on voit bien le respect entre les musiciens eux-mêmes. En arrière plan derrire la scène , il y a une immense projection de la pochette de leur dernier album, avec le titre « Takk » (merci) écrit en grand. Ils repartent en coulisses mais le public parisien ne s’arrête pas d’applaudir pour autant. Ils finissent pas revenir une dernière fois, pour un dernier salut – l’occasion d’un eye-contact avec Jónsi – et ils repartent dans l’ombre.

Cette fois c’est terminé, les lumières se rallument, tout le monde a la tête qui bourdonne avec ce final grandiose. Je m’attendais à un bon concert, même si je ne savais pas trop ce que rendrait la musique éthérée de Sigur Ros en live. Et le résultat dépasse de loin mes attentes. Ce n’était pas un simple concert, c’était un spectacle, un voyage, une communion avec une musique singulière, délivrée par un groupe talentueux, au son(s) unique(s), qu’on espère qu’ils préserveront longtemps. En un mot : Takk (merci).

Liens divers:

Sigur Ros : la setlist

Takk…
Glósóli
Ný Batterí
Sæglópur
Gong
Andvari
Hoppípolla
Með Blóðnasir
Sé Lest
Viðrar Vel Til Loftárása
Olsen Olsen
Svo Hljótt
Heysátan
Popplagið

4 COMMENTAIRES

  1. engy dit :

    merci de ce message ! ca me replonge dans ce concert merveilleux… en te lisant tous les frissons me sont revenus !

  2. Ping : Random Feature
  3. Midway dit :

    Des frissons, tout comme Engy, c’est bien ce qui m’a parcouru l’échine à la simple lecture
    de cet article alors imaginez lors du concert du 6 juillet !
    J’étais à ce concert, en compagnie de la personne qui m’a fait découvrir Sigur Ros il y a 2
    mois environ (ce qui fait d’elle, une précieuse amie).
    Jamais je n’ai vécu un concert d’une telle intensité émotionnelle. Il n’y a pas un soir sans
    que je ne m’endorme avec Takk.
    Sigur Ros est un groupe d’extra-terrestres et jouent une musdique dont je ne peux plus me passer.

    Je suis encore aujourd’hui très nostalgique de ce très grand moment

  4. Jean-Loïc dit :

    Ancien article mais c’est toujours intéressant de découvrir de nouvelles musiques. Je ne connaissais pas. Merci pour ce partage

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